Le Mur des Noms à Schirmeck : 44 000 destins pour raconter la mémoire de l’Alsace et de la Moselle
À Schirmeck, en Alsace, un nouveau lieu de mémoire donne un visage et une histoire à près de 44 000 Alsaciens et Mosellans morts du fait de la Seconde Guerre mondiale. Installé dans le prolongement du Mémorial Alsace-Moselle, le Mur des Noms est un monument singulier, à la fois sobre, numérique et profondément humain. Un lieu pour se souvenir, mais surtout pour comprendre.
Il y a d’abord cette phrase, inscrite sur le monument : « À ceux que mon cœur aime et dont il se souvient. ». Quelques mots du poète alsacien Claude Vigée qui disent peut-être mieux que de longs discours ce que l’on vient chercher ici.
Puis il y a les noms. Ils apparaissent par milliers sur les murs sombres. Près de 44 000 noms d’hommes, de femmes et d’enfants d’Alsace et de Moselle morts à cause de la Seconde Guerre mondiale.
Un Mur des Noms pour comprendre l’histoire singulière de l’Alsace et de la Moselle
Pour comprendre ce lieu, il faut revenir à 1940. Après l’entrée des troupes allemandes, l’Alsace et la Moselle connaissent un destin différent du reste de la France : elles sont annexées de fait par l’Allemagne nazie. Commencent alors plus de quatre années de régime totalitaire, de nazification et de répression. En août 1942, le service militaire obligatoire est imposé. 130 000 Alsaciens et Mosellans sont incorporés de force dans l’armée allemande et envoyés au combat. Près de 30 000 d’entre eux meurent.
Mais l’histoire racontée à Schirmeck est plus vaste encore. Car la guerre a emporté des incorporés de force, mais aussi des soldats combattant sous uniforme français, des résistants, des victimes civiles et des personnes persécutées par le régime nazi : Juifs, nomades et « tsiganes», Témoins de Jéhovah, patients psychiatriques, homosexuels…
Le Mur des Noms rassemble ces mémoires sans confondre des parcours profondément différents.
Derrière les 44 000 noms, des femmes, des hommes et des enfants
C’est probablement ce qui saisit le plus lorsque l’on découvre le monument. 44 000 est un nombre que l’on peut lire. Il est beaucoup plus difficile de se le représenter. Alors le Mur fait exactement l’inverse : il part de l’individu pour raconter l’Histoire.
Parmi ces noms, il y a celui d’Albert Moszkowicz, arrivé à Metz avec sa famille après avoir fui l’antisémitisme en Pologne. Engagé dans la Légion étrangère en 1940, il tente ensuite de protéger les siens. Arrêté, déporté à Auschwitz-Birkenau, il y est fusillé en 1943.
Il y a Rodolphe Stoldick, jeune Messin décrit par sa sœur comme doux et sensible. Incorporé de force dans la Wehrmacht, il meurt à 23 ans sur le front de l’Est.
Il y a encore Paul Steinmetz, 15 ans. En décembre 1944, alors que sa famille s’est réfugiée dans les caves d’un couvent pendant la bataille d’Alsace, l’adolescent sort pour aller traire des vaches. Un éclat d’obus le tue.
Trois noms parmi des milliers. Trois vies qui suffisent déjà à changer notre regard sur un chiffre.
À Schirmeck, un monument numérique au service de la mémoire
Autre particularité du Mur des Noms : les noms ne sont pas gravés définitivement dans la pierre. Ils sont projetés en lumière sur des murs sombres et défilent lentement. Des dispositifs interactifs permettent de rechercher une personne, de découvrir son parcours et de replacer son histoire dans celle de la guerre.
Une centaine de biographies rédigées par des spécialistes de la Seconde Guerre mondiale accompagnent le parcours. Photographies, documents et archives redonnent progressivement des visages à ceux dont on vient de lire les noms.
Ce choix du numérique n'est pas seulement scénographique. Il permet au Mur de rester un monument vivant. La base de données compte aujourd’hui plus de 44 000 fiches individuelles documentées à partir de sources scientifiques et d’archives. Mais elle continue de s’enrichir grâce aux recherches des historiens et aux documents parfois encore conservés dans les familles.
Une photographie retrouvée dans un tiroir, une lettre, un document administratif ou un récit transmis de génération en génération peuvent encore contribuer à compléter une histoire.
Un lieu de mémoire à découvrir avec les nouvelles générations
Le Mur des Noms ne s’adresse donc pas uniquement à celles et ceux dont l’histoire familiale est liée à l’Alsace ou à la Moselle. Il a aussi été pensé comme un lieu de transmission.
Ateliers pédagogiques, rencontres avec les descendants, collecte d’archives familiales et projets menés avec les associations mémorielles permettent d’aborder cette histoire avec les plus jeunes. Les contenus numériques sont proposés en français, en allemand et en anglais, avec une déclinaison destinée au jeune public, recommandée à partir de 8 ans.
Une manière différente d'aborder la Seconde Guerre mondiale : non plus seulement à travers des dates et de grands événements, mais à hauteur de femmes, d'hommes et d'enfants qui l'ont vécue.
Du Mémorial Alsace-Moselle au Mur des Noms : deux visites qui se répondent
La localisation du Mur des Noms n'a rien d'anodin.
Il se trouve au pied du Mémorial Alsace-Moselle, auquel un chemin paysager le relie. Les deux lieux sont complémentaires : le Mémorial permet de comprendre l'histoire particulière de l'Alsace et de la Moselle, ballotées entre France et Allemagne de 1870 à l'après-guerre ; le Mur des Noms ramène cette histoire collective vers les destins individuels.
À quelques kilomètres se trouve également le site de l'ancien camp de concentration de Natzweiler-Struthof. Schirmeck se situe ainsi au cœur d'un territoire où plusieurs lieux permettent d'aborder, sous des angles différents, l'histoire de la Seconde Guerre mondiale.
Une visite qui peut être exigeante émotionnellement, mais qui donne aussi beaucoup à comprendre.